A

LA

UNE
Hymne à la Joie élargit son champ d'action
Constatant la mort clinique du TCE, Hal proposera désormais des informations,
documents ou points de vue sur l'ensemble de l'actualité, nationale et internationale, dans une perspective humaniste, progressiste et anti libérale.

Nb : Les liens concernant la campagne du referendum sont stockés dans une page d'archive accessible depuis le Menu
 

24 mai 2004

Michel Onfray - Contre la servitude volontaire

Michel Onfray, philosophe auteur du « Traité d’athéologie » récemment paru, prend parti pour le Non



L’Europe est morte et bientôt enterrée, voilà pourquoi les professionnels de la politique politicienne s’évertuent à bricoler leur fiction. [...] Cette Europe n’a jamais caché son jeu et paraît un monument de philosophie politique à ceux-là seuls qui croient Tocqueville vérité du siècle à venir. Depuis ses limbes, elle veut la communauté des marchands, la liberté du commerce, la facilité des échanges, sans aucun souci du citoyen transformé en consommateur à séduire par le producteur. Maastricht le disait assez et seuls les gogos, abusés par la perfidie de Mitterrand, appuyé par son parti comme un Grand-Timonier, ont pu croire aux bobards d’alors : voter « oui », c’était choisir le progrès, s’inscrire dans le sens de l’histoire, créer un nombre d’emplois considérables, donc supprimer le chômage, réaliser le plein emploi, augmenter la consommation et le pouvoir d’achat, et autres fariboles bonnes pour les enfants. On a vu... Qui voudrait voir encore ?

Saper l’héritage de 1989

Le projet de cette Constitution est simple : ruiner la spécificité républicaine nationale au profit d’un modèle communautariste de type américain. Cessons de croire que cette Europe gênerait les États-Unis et permettrait de mieux les combattre ! Nationalisme à deux balles... Cette Europe accélérerait le processus d’américanisation de notre société et du continent européen. Sur le principe de Gribouille se jetant à l’eau pour éviter que la pluie le mouille, il faudrait vouloir le libéralisme pour éviter et combattre... le libéralisme ? Se faire Américain pour éviter la mainmise d’Oncle Sam sur notre culture, nos mœurs, notre mode de vie ? Allons, soyons sérieux : le libéralisme européen ressemble à s’y méprendre à celui des USA, car il n’y a que différence de forme dans cette logique politique. Et c’est le fond qu’il faut refuser.

Je rentre d’une semaine de conférences aux États-Unis et trouve ce voyage intéressant, non pour ce qu’il me montre de ce pays, mais pour ce qu’il me dit du mien : la France a généré, avec la Révolution française, un modèle sans pareil. Il est en péril avec cette contre-révolution libérale européenne. La conversion de Mitterrand au libéralisme en 1983 a montré comment on pouvait saper ces héritages de 1789 en injectant dans l’école, l’université, les hôpitaux, les usines, les ateliers, les bureaux, les médias, les productions culturelles, et dans tant d’autres endroits, une domination des seuls principes du marché. D’où une éducation minable, une santé malade, un monde du travail ruiné, des télévisions, des journaux, des films, des livres indigents formatés pour l’audience maximale elle-même garantie d’une pérennité, voire d’une augmentation des budgets publicitaires. Veut-on plus encore ? Plus loin ? Plus fort ? Si oui, votons pour cette Constitution qui propose d’en inscrire le principe en lettres de marbres : la « libre concurrence non faussée », voilà ce qui remplace « Liberté, égalité, Fraternité ». Concurrence entre les biens, certes, mais aussi entre les idées, les hommes, les pensées. Que le meilleur gagne ! À savoir celui qui dégagera le plus de bénéfices. Dans cette compétition-là, les joueurs de foot, les présentateurs de télévision, les chanteurs du top 50 remplacent les peintres, les dramaturges, les chorégraphes, les écrivains, les philosophes, pendant que ceux qui travaillent pour un Smic - voire moins... - et que d’autres pointent au chômage, touchent le RMI, tâchent de survivre une journée avec l’équivalent du pourboire laissé par les machinistes de cette Europe libérale dans les restaurants où ils formatent le monde à leur main. Les services publics ? Inutiles, pas rentables. La santé ? Avez-vous cotisé assez pour la mériter ? La retraite ? Même rengaine : où sont vos bas de laine ? La laïcité ? Pour quoi faire ? Vive « la liberté de manifester sa religion ou sa conviction individuellement ou collectivement, en public ou en privé, par le culte, l’enseignement, les pratiques ou l’accomplissement des rites » (II-70). Exit la laïcité... L’avortement ? Le « droit à la vie » (II-62), rengaine papiste depuis un demi-siècle, voilà bien plus moderne ! L’écologie ? Tâchez bien plutôt « d’accroître la productivité agricole » (III-227). Les écologistes qui n’auraient pas compris... Et passim.

Exit la souveraineté populaire

Et puis, et puis, il y a plus grave. Et ce, dès le début de ce traité : « La Constitution et le droit adopté par les institutions de l’Union, dans l’exercice des compétences qui sont attribuées à celle-ci, priment le droit des États membres » (I-6). Ce qui veut clairement dire que la France abandonne sa souveraineté au profit d’une instance supranationale ayant des compétences induites par le renoncement à soi. C’est le principe de la servitude volontaire.

Or une politique de gauche, réellement de gauche, et non socialiste sur le mode Jospin, paraît déjà bien difficile dans un seul pays : comment la croire possible ou pensable dans plus de vingt simultanément ? Le mouvement naturel des pays membres va plutôt vers la droite dans sa version libérale, autant dire dans le sens inverse d’une réelle politique de gauche. Tout contrat passé avec cette Constitution rend impossible une pratique effective de gauche en France.

Deux mots sur cette souveraineté qui génère le souverainisme. Car le personnel politique dominant et leurs domestiques médiatiques prononcent ces deux mots comme autant d’insultes ! La souveraineté populaire est un acquis de la Révolution française. Avant elle, le souverain, c’était le représentant de Dieu sur terre, le roi. Après elle, avec cette Constitution, le souverain deviendrait la bureaucratie européenne qui, seule, dispose (« compétence exclusive », I-13) du droit d’établir les règles de concurrence, de mener la politique commerciale et de conduire la politique monétaire.

être souverain, c’est pouvoir décider, choisir, trancher. Or, nous perdons notre souveraineté : comment dès lors mettre en place une politique digne de ce nom si la maîtrise de la monnaie et des échanges nous échappent ? Qui le pourrait désormais ? Rappelons que l’antonyme de souveraineté est dépendance... Le choix paraît dès lors bien simple : la souveraineté pour une politique (française) de gauche ou la dépendance à l’endroit d‘une politique libérale (européenne). La France, la nation, la république ont été confisquées par la droite bien que grandement produites par les Jacobins. Et l’on comprend pourquoi les Girondins d’aujourd’hui souhaitent leur revanche et désirent liquider ce qui reste encore des formes politiques héritées de 1789. Pour conclure : l’empressement de Chirac à dissocier ce référendum d’un plébiscite montre bien l’inscription de ses mandats dans une pure logique de politique politicienne. Comme Mitterrand, auquel il ressemble par plus d’un point. Ces deux-là, tant qu’ils é taient dans l’opposition, faisaient du référendum une occasion de dire « oui » ou « non » au président qui le demandait. L’un et l’autre, d’ailleurs, ajustèrent leur tir en 1969 pour déloger le général de Gaulle des affaires. La régionalisation fut, comme chacun le sait maintenant, un prétexte.

La raison fédérative

On peut dès lors assumer aussi cette dimension d’un référendum plébiscitaire qui permettrait, certes, de dire « non » à Chirac, mais aussi et surtout, de dire « non » aux libéraux qui, droite et gauche confondues, se partagent le pouvoir depuis Mai 68 : de Pompidou à Chirac, en passant par Mitterrand, Rocard et Jospin, la politique fut libérale, avec changement de degré, certes, mais pas de nature. Il est temps de vouloir moins modifier l’emballage que de changer le paquet-cadeau. Le libéralisme fait l’unanimité contre lui. Faisons de cette unanimité moins une sensibilité vague qu’une force active.

Le « non » de gauche fédère la gauche, la gauche de gauche. Et c’est heureux. Que des socialistes fidèles à l’esprit de Guesde, des communistes tournant le dos aux Matignons sociaux-démocrates, des écologistes fatigués de l’écologie mondaine des ministères, des souverainistes de gauche, la LCR, ou cette gauche libertaire dans laquelle je pense évoluer, se retrouvent unis, voilà déjà une victoire extraordinaire. L’union de la gauche sur un programme de gauche reste une utopie concrète - pour parler comme Ernst Bloch, une idée de la raison fédérative. Pas d’ennemis à gauche si la gauche est réellement de gauche. Et je me réjouis de voir que le désir manifesté par Olivier Besancenot, depuis un certain temps, d’un grand parti de gauche non libéral paraisse de moins en moins utopique et de plus en plus concret.

Source : Rouge