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05 mai 2004

Rene Passet : Liberalisme et Développement

« On finalise l’instrument et on instrumentalise la finalité »


Le site Sociotoile publie la transcription d'une intervention lors d'une conférence organisée par les Amis du Monde diplomatique de Strasbourg (18-01-2005). Extraits.

(...) L’adversaire qui nous encercle, celui que nous devons combattre, il est clairement identifié : c’est le modèle de croissance que le modèle de néolibéralisme impose au monde, un certain type d’économie qui sécrète un certain modèle de développement et c’est ce développement qui inflige au monde un certain nombre de conséquences qu’il nous faut combattre. Je voudrai vous dire en deux mots ce qu’est cette économie néo-libérale, ce qui en résulte et comment précisément elle déforme ces questions de développement, de croissance et de développement durable.


« Friedman et l’école de Chicago. Voilà les prophètes »
Elle s’est imposée dans les années 80. Sous Reagan aux Etats-Unis et Mme Thatcher en Angleterre, on a pratiqué une certaine politique : une politique de libéralisation des capitaux dans le monde. Mais l’affaire venait de loin, de la société du Mont-Pélerin. Il y avait dans l’ombre un certain nombre d’économistes ultra-libéraux, comme Hayek par exemple - d’autres moins ultra mais tout aussi libéraux et qui ont fini par se séparer d’eux, comme le français Maurice Allais - qui se sont réunis pour confronter leur vision du monde. Et puis les plus durs d’entre eux ont continué comme une société secrète ; en influençant les gouvernements, ils réussirent à infléchir la marche du monde dans le sens qui est le leur.

Ce néolibéralisme, il a ses tables de la loi, sa bible ; c’est ce que l’on appelle « le consensus de Washington ». Celui-ci regroupe autour d’une dizaine de commandements les préceptes essentiels que l’économie libérale devra faire appliquer à l’échelle du monde : libre circulation des capitaux, libre circulation des marchandises, dépérissement de l’Etat, privatisations, règne du marché, etc. Il y a là un texte sacré. Il y a comme dans tout mouvement de cet ordre des prophètes comme Hayek (qui a écrit un livre redoutable dans lequel il essayait de montrer que la moindre concession faite à l’intervention de l’Etat menait nécessairement les économies et le monde à la dictature), Friedman et l’école de Chicago. Voilà les prophètes. Et puis ils ont eu leurs guides ; je les ai cités tout à l’heure ; ceux qui les ont menés à travers un désert redoutable et désespérant. Sous la houlette éclairée de M. Reagan et Mme Thatcher, les cohortes ont franchi ce désert et ont réussi à infliger leur ordre, à appliquer leur politique néolibérale.

De cette politique je ne retiendrai qu’une clause essentielle : la libre circulation des capitaux dans le monde, la suppression des contrôles de change à l’échelle du monde au moment où l’évolution technologique, ordinateurs, l’informatique, font du monde un réseau extrêmement serré. Ce que le Catalan Manuel Castels, qui a écrit trois livres magnifiques sur l’économie en réseaux, qualifie de la façon suivante : « le monde vécu comme unité en temps réel ». Aujourd’hui, le monde effectivement est une unité de réseaux, où tout se rejoint par des réseaux et où tout se vit en temps réel. Regardez toutes les catastrophes depuis Manhattan jusqu’à la plus récente ; ce sont des choses que l’on peut suivre en temps réel. Je suis sûr qu’il y a dans cette salle des personnes qui ont pu vivre comme moi à la seconde les évènements, les tragédies de Manhattan.


« une journée de spéculation sur devises dans le monde aujourd’hui représente l’équivalent de toutes les réserves d’or et de devises de toutes les banques centrales dans le monde »
Ce monde est devenu un ; il est devenu cette unité, ce « village planétaire » comme disait Mac Luhan. Dans ce « village planétaire », on libère les mouvements de capitaux ; il n’y a plus de contrôle des nations sur les entrées et les sorties de capitaux. Alors, qu’est-ce qui se passe ? Les capitaux se regroupent dans de vastes concentres, dans de vastes institutions à l’échelle mondiale. Et les grandes institutions, c’est quoi ? Ce sont les fonds de pension, les fonds spéculatifs, les grandes banques financières internationales. Il faut savoir qu’elles regroupent entre elles une quantité de richesses qui représentent plus de 30 000 milliards de dollars à l’échelle du monde, c’est à dire l’équivalent du produit mondial d’une année (la production de toutes les nations du monde en un an). C’est dire si elles font le poids. Il faut savoir aussi qu’on n’a pas libéré seulement les mouvements de capitaux mais le cours des devises. On a laissé librement fluctuer le cours des devises.

Friedman nous expliquait que c’est en libérant les fluctuations des devises que l’on réussirait à stabiliser le cours des monnaies au niveau le plus bénéfique (la parité du pouvoir d’achat pour tous) et que l’on irait vers l’équilibre. Grâce à la spéculation financière, le monde connaîtrait enfin une ère de stabilité comme il n’avait pas connu. Or une journée de spéculation sur devises dans le monde aujourd’hui représente l’équivalent de toutes les réserves d’or et de devises de toutes les banques centrales dans le monde. C’est dire que lorsque la spéculation s’attaque à une monnaie - on connaît ça moins maintenant en Europe - elle est capable de mettre par terre une monnaie. C’est la livre sterling avec Soros, le système monétaire européen avec Soros encore une fois.

Voyez la puissance ; les firmes des grandes entreprises sont obligées de passer par ces fonds et par leurs conditions pour se financer. Il faut voir le livre de Gilles Ménage, Mars à la corbeille dans lequel on essaie de nous montrer combien désormais la démocratie s’est établie puisque chaque petit actionnaire intervient dans les grandes décisions internationales. Et il faut voir comment ces capitaines d’industrie que nous voyons arrogants, lorsqu’ils se présentent devant ces fonds de pension, se font petits, humbles et respectueux parce que leur financement dépend du bon vouloir de ces fonds et par conséquent du respect par eux des conditions qui leur sont imposées.

Je veux dire qu’avec cette concentration, cette libération des capitaux, le pouvoir économique s’est déplacé vers les centres financiers mondiaux. Il se situe désormais au-dessus des Etats. Au-dessus des Etats, vous avez ce pouvoir extraordinaire qu’aucun Etat pris individuellement ne peut contrôler parce que le pouvoir de l’Etat ne dépasse pas les frontières de la nation. On dit aujourd’hui que ce capitalisme s’est fait financier mais qu’est-ce que c’est sinon la forme actuelle de ce régime ? Ce capitalisme financier, comme tout système de pouvoir, impose sa logique. La logique d’un système découle toujours d’un rapport de pouvoir. Là où vous avez comme dans les années 30 un cadre national où les agents dominants sont les syndicats ouvriers, les entrepreneurs capitalistes sous l’arbitrage de l’Etat, vous avez une certaine forme du capitalisme. De nos jours, le pouvoir s’est déplacé et vous avez la finance qui domine tout, vous avez une autre logique qui s’impose et elle est totalement différente de la précédente.

Le problème de la croissance et du développement.


« l’économie met en péril la survie du milieu naturel »
Nous sommes dans ce monde d’interdépendance, dans ce monde en réseaux, un monde où plus que jamais l’économie doit être pensée dans son contexte humain en raison des conséquences sociales. Le discours sur la flexibilité, le chômage veut bien dire qu’on souligne un certain type de relation entre l’économie et la société. On nous explique qu’il faut la flexibilité, du chômage et davantage de travail pour le bonheur des hommes et pour la bonne marche de l’économie. Et bien sûr, dés qu’on touche au phénomène de l’effet de serre, au phénomène de l’environnement, vous voyez que c’est la nature qui est en cause [ironique bien sûr !].

Aujourd’hui l’économie ne peut pas être pensée indépendamment de la relation humaine et de la relation avec la nature. Elle pouvait l’être un temps lorsque les niveaux de vie étaient bas et que la performance quantitative était nécessaire au mieux-être des hommes. Quand les gens ne mangent pas, produire 2 quintaux de blé, ça fait plus de bien-être que n’en produire qu’un. Le social et l’économique vont dans le même sens. Il peut y avoir des problèmes de répartition qui peuvent se poser mais globalement, c’est en faisant plus que l’on fait mieux. Et tant que la nature apparaît d’une telle dimension, tellement immense par rapport aux forces de transformation que représente l’appareil économique, on dit la nature est impérissable ; elle se reproduit d’elle-même ; elle est trop grande pour que les hommes puissent la remettre en cause. Alors on pense l’économie en elle-même.

Aujourd’hui, ça n’est plus possible en particulier dans la mesure où l’économie met en péril la survie du milieu naturel ; on ne peut plus dire la nature est un bien libre. Et bien précisément c’est à l’encontre de cette destinée de notre temps que va s’inscrire l’économie telle que nous la connaissons, je veux dire le capitalisme de type financier. (...)

Les deux types de développement.

Nous avons connu deux types de situation. Nous avons connu cette période où la nature des choses, la logique du système était telle qu’il y avait une sorte de ce qu’on pourrait appeler un cercle vertueux. Très vite Ford, s’est aperçu que, s’il voulait vendre ses voitures, il fallait qu’il y ait du pouvoir d’achat qui soit distribué dans la société. Donc Ford a été un des premiers à préconiser les hauts salaires, pas parce qu’il avait l’esprit particulièrement social, mais très simplement parce qu’il se disait : « Si je veux vendre mes voitures, il faut qu’il y ait du pouvoir d’achat en face de moi. » En face les syndicats - eux ne le clamaient pas trop - mais ils avaient compris que s’ils voulaient avoir de bons salaires il fallait qu’il y ait de l’investissement ; il fallait créer des richesses ; donc si on voulait créer de l’investissement, on ne pouvait pas tout distribuer ; il fallait aussi qu’il y ait du profit.


« Nous sommes ici dominés par une catégorie de revenus qui ne se nourrit pas de l’augmentation des autres mais des prélèvements qu’il effectue sur les autres »


Autrement dit, on était dans une situation où objectivement salaires et profits se nourrissaient mutuellement ; chacun avait besoin de l’autre pour se développer. On n’était pas dans le paradis où tout fonctionne très bien ; on était dans des situations conflictuelles mais objectivement les intérêts étant convergents, il y avait toujours une solution. Et pendant ces trente années le progrès économique et le progrès social sont allés de pair. Les richesses créées ont bénéficié à tout le monde.

Aujourd’hui, dans une économie dominée par les intérêts de la finance, les choses sont totalement différentes. Le revenu dominant, celui de la finance ne se nourrit pas de l’augmentation des autres revenus. Ce n’est pas l’augmentation du salaire qui va accroître les dividendes de l’actionnaire ; c’est le contraire : plus on donne aux salariés moins on distribue de dividendes. Je dirai même que plus on investit dans l’investissement productif, plus dans l’immédiat on est obligé de serrer la vis aux dividendes. Le prélèvement social, ça vient en déduction du dividende.

Nous sommes ici dominés par une catégorie de revenus qui ne se nourrit pas de l’augmentation des autres mais des prélèvements qu’il effectue sur les autres d’où ce que l’on peut appeler un cercle vicieux : celui d’une situation de conflits permanents où l’une des clés des grands problèmes économiques et sociaux que nous avons affrontés dans nos nations, c’est le fait du partage des gains de productivité qu’une certaine catégorie d’agents essaie de s’approprier intégralement. Et un bon moyen de se l’approprier, c’est le chômage. Parce que quand on réussit à produire autant avec moins de travail, on pourrait concevoir qu’on diminue le temps de travail.

Un exemple simple, Max et Spencer, quand ils ont fermé leurs succursales en France, ça voulait dire qu’ils pouvaient faire le même rendement avec moins de travail. Mais réduire le temps de travail des salariés posait tout de suite le problème du partage des gains de productivité. Il est évident que si les salariés travaillaient 10% de moins, ils ne pouvaient pas accepter une baisse de salaire de 10%. A la rigueur, ils auraient pu accepter un gel du salaire pendant quelque temps mais pas une baisse. Donc en termes clairs, Max et Spencer étaient obligés de partager les gains de productivité. Et ce qui est très amusant ; ce sont leurs responsables qui l’ont avoué clairement : « Nous avons fermé ces succursales parce que ça nous a permis d’économiser sur les salaires et de donner davantage de dividendes à nos actionnaires. » Situation de conflits ouverts et permanents.

« mon très long terme, c’est les dix prochaines minutes »

Dans tous les conflits que nous avons vécus et que nous aurons à vivre, en particulier la bagarre des 35 heures, vous avez ce problème du partage des gains de productivité. Donc à l’interdépendance et à la solidarité se substitue le conflit. Le temps de la finance n’est pas le temps de l’économie et le temps de la nature avec laquelle l’économie doit composer. James Tobin par exemple racontait cette discussion qu’il a vécue avec un financier qui, pour lui montrer combien lui était un homme concret et réaliste, lui disait : « Moi, monsieur, mon très long terme, c’est les dix prochaines minutes ». Evidemment, ce n’est pas tout à fait le temps de la nature et des cyles naturels. Et de là bien sûr découlent les fameuses courses productivistes. Puisqu’il faut gagner beaucoup et vite en termes monétaires, on va exiger des rendements extrêmement élevés de l’ordre de 15 % des capitaux propres de l’entreprise. C’est de cette course aux rendements que découle le productivisme.

Quand l’économie rencontre la société, elle rencontre la question du contrat social. Comment organiser la société ; comment va-t-elle fonctionner ; ce sont des questions que l’économiste n’a pas à régler mais qu’il ne peut pas ignorer. Ca veut dire que la solution de l’efficacité économique va se trouver aux prises avec différentes conceptions sociales ; on appelle ça tout bêtement les valeurs, ces choses que l’on met au-dessus des valeurs marchandes pour orienter l’ensemble de la société et de l’économie.

A cette ouverture nécessaire sur les valeurs, le système répond par une seule réponse : la prééminence du marché, le marché régulateur ultime. « Moi, monsieur, je ne me pose pas de questions ; je suis un réaliste ; je me préoccupe de voir comment les choses marchent ; c’est le marché qui est le grand régulateur ». Traduisez en d’autres termes : c’est le marché, qui devient la valeur sociale suprême, à laquelle tous les autres systèmes de valeur sont subordonnés.

Développement durable.

Cette économie rencontre la question du développement durable (on va la rencontrer tout à l’heure de façon un peu plus précise). Cette question, elle va l’aborder à sa façon, avec ses catégories marchandes et avec sa logique strictement interne. Alors on va nous parler de développement. J’étais, il n’y a pas longtemps, dans une réunion avec toute une série de grands chefs d’entreprise. On m’avait demandé d’apporter ma modeste contradiction. J’ai failli repartir en disant : « tout est bien ; tout est parfait ». Tous parlaient du développement durable ; tous disaient que le développement durable, c’était quelque chose d’extraordinaire. Tous ces grands capitaines d’industrie disaient : « C’est le problème de notre époque et moi, qui suis à la tête d’une de ces grandes entreprises, regardez comme je m’en préoccupe ». Ce n’est pas vrai que j’ai failli parti mais à un moment donné ça m’a titillé un peu ;-) (...)


« Quand le stock de lapins s’épuise, vous pouvez réagir en augmentant la puissance de feu des chasseurs...  »

Vous comprenez qu’il y a un discours effectivement qui devient le discours du développement durable. Vous avez un discours des gouvernements. Vous connaissez, vous, aujourd’hui un gouvernement qui soit de gauche, de droite ou du centre qui ne soit pas pour le développement durable ? Tout le monde est pour le développement durable... Seulement le monde de l’économie ne conçoit pas le développement durable comme nous. Ce que, nous, nous appelons le développement durable, c’est le développement qui respecte la nature et les sociétés humaines de façon à pouvoir durer. Eux, ce qu’ils voient, c’est la durabilité du développement de leurs économies et de leurs entreprises, ce qui est tout autre chose. C’est leur système productif qui doit être durable.

Alors on en vient à des solutions absurdes dont je ne peux pas ne pas vous parler car elles occupaient une grande place dans la théorie économique. Il suffisait de considérer la nature et le capital technique comme deux formes de capital. Il y a le capital technique pour produire. Et il y a la nature dont on nous disait qu’elle est aussi un capital car elle n’est reproductible que par le travail humain. Le capital technique, c’est quoi ? Ce sont des ressources naturelles transformées en capital humain. Donc il y a deux formes de capital. Quand le capital naturel s’épuise, c’est très simple, on met un peu plus de capital technique et on produit davantage. C’est d’une absurdité totale. C’est ça qui nous mène à la catastrophe.

Quand le capital naturel commence à s’épuiser, c’est que l’on puise ses capacités de récupération, de reconstitution et si on répond par un peu plus de capital technique, c’est à dire un peu plus de prélèvements, on ne fait que hâter l’épuisement. Quand vous avez le stock de lapins qui commence à s’épuiser, vous pouvez réagir effectivement en augmentant la puissance de feu des chasseurs et, pendant un temps, vous allez maintenir le flux. Ca veut dire que vous épuisez un peu plus rapidement le stock et qu’au bout de tout ça il n’y aura plus de lapins. Et puis il faudra faire ce qu’on faisait à Tarascon avec Tartarin, la chasse à la casquette.

Cette logique, qui veut gérer la nature à partir uniquement des considérations de capital mène à la catastrophe et à l’épuisement. J’irai plus loin ; une logique menée uniquement par l’efficacité de l’instrument, uniquement par les valeurs marchandes, uniquement par les rendements de la finance, c’est une logique qui a mis ce qui devait être le moyen au niveau de la finalité. Et quand de plus on nous explique que c’est le sacrifice des hommes qui est nécessaire pour permettre le meilleur accomplissement de cette finalité, voyez que monde marche cul par-dessus tête.

On finalise l’instrument et on instrumentalise la finalité : le malheur des hommes pour que l’économie marche bien. Qu’est-ce que ça veut dire une économie qui marche bien indépendamment du bonheur des hommes ? (...)


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