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11 juillet 2004

Srebrenica

Extraits des minutes de la commission d'enquête parlementaire française

Mme Mirsada Bosnjakovic : Je vais vous raconter mon histoire. Le 12 juillet à midi, Mladic est venu avec ses Tchetniks tous fortement armés avec des mitraillettes et des sabres. Ces militaires serbes sont rentrés parmi nous, les mères, qui n'étions pas armées. Il y avait un bébé qui pleurait. Le Tchetnik a dit à la mère de faire taire son bébé, mais elle n'a pas réussi. Il a alors attrapé le bébé par le bras, a pris le couteau, l'a égorgé et a jeté la tête d'un côté et le corps de l'autre. Nous sommes toutes restées muettes, impuissantes.

A ce moment-là, un millier de nos proches avait déjà été emmené. Il y avait du sang partout. Pendant que certaines personnes étaient égorgées, d'autres étaient violées, d'autres encore se pendaient, tandis qu'au même moment, des femmes accouchaient. Nous n'avions que deux pierres pour couper le cordon ombilical. C'était l'horreur. On ne peut pas l'expliquer.
(...)
Pendant le transport de Srebrenica à Tuzla, à Nova Kasaba d'où je viens, on a arrêté notre camion et les Tchetniks nous ont dit de regarder pour la dernière fois nos fils, nos frères, nos hommes. Au stade de Nova Kasaba, il y avait 5 000 hommes, des enfants, des femmes à moitié nues, avec les mains derrière la tête. Ils ont attendu leur condamnation. Avez-vous rencontré un général ayant perdu son enfant à Srebrenica afin qu'il vous explique quel était le rôle de tous ceux qui étaient obligés de protéger Srebrenica ?

Si nous n'avions pas cru être protégés, nous serions partis par les forêts comme l'a fait mon fils avec des centaines d'autres. C'est vrai que beaucoup ne sont jamais arrivés, mais lui a réussi à arriver après trois mois. Mon autre fils avait treize ans. Quand on l'a arraché de mes bras, puisque Madame qui est aussi mère nous a posé la question de savoir comment nous nous sommes senties à ce moment-là, je ne connais pas la réponse à cette question. J'entends encore les cris de ces enfants. Ce n'était pas 1 enfant, 5 enfants, mais 1 400 enfants, et tous ces enfants criaient et demandaient l'aide des militaires du bataillon hollandais. Eux ils ont souri et attendu qu'il n'y ait plus beaucoup de personnes pour pouvoir continuer à faire la fête, la fête pour fêter le travail bien fait. C'est tout, je ne peux plus parler. (Elle pleure.)

Mme Hatija Mehmetdovic : Je suis arrivée à Potocari le 11 juillet au matin. J'ai regretté que toute la population ne soit pas rassemblée à Potocari, car je pensais que nous serions protégés dans cette enclave. Puis Mladic est arrivé. Je ne sais plus quelle heure il était. Il s'est adressé à nous avec un haut-parleur en nous disant que nous serions tous protégés et que nous étions en lieu sûr. Il a apporté du pain, des cigarettes, du chocolat qu'il a distribués aux enfants. Il nous a jeté le pain d'un camion comme à des chiens en nous disant : « Vous voyez ce qu'Alija a fait de vous, il ne veut pas de vous ».

Pendant que les caméras filmaient, il était gentil. Mais dès que les caméras sont parties, on a commencé à voir qu'on emmenait des hommes. Comment pouvions-nous réagir ? Nous leur avons demandé où ils les emmenaient. Ils nous ont répondu que les autres seraient emmenés au même endroit à Tuzla, par un autre convoi. Ce même jour où des bébés naissaient, on tuait des gens, d'autres se suicidaient. Pendant tout ce temps, les Tchetniks ont pu emmener qui ils voulaient. C'est alors que mes deux fils et mon mari ont disparu. Comment a-t-on pu regarder cela les bras croisés ? Nous savons qui a commis ce crime.

Mme Christina Schmitz (MSF) : A 7 heures du matin, jeudi 13 juillet, la déportation des civils a repris. Les Casques bleus essayaient de maintenir un bon ordre en formant une chaîne humaine. Tous ceux qui auraient pu arrêter cet exode de masse ou qui pensaient qu'il était possible de stopper cet exode devraient être forcés de constater de visu le climat de panique et de désespoir de cette population. On poussait les gens comme des animaux. Il y avait des enfants qui hurlaient dans les bras de leurs mères qui fuyaient, désespérées.

L'après-midi, un père qui portait dans ses bras un bébé d'un an est venu me trouver. Il pleurait et il était accompagné d'un soldat bosno-serbe en arme. J'ai compris qu'ils devaient être séparés. Il m'a remis son bébé. C'est une scène horrible que je ne pourrai jamais oublier. J'ai dû écrire le nom de l'enfant et j'ai su que ce père n'allait plus jamais revoir sa petite fille.
(...)
Les Casques bleus ont aidé les personnes déplacées à se rendre jusqu'à la porte extérieure et on nous a dit qu'à l'extérieur de l'enceinte, les gens étaient pris par des militaires qui séparaient les hommes, les femmes, les enfants et les personnes âgées, et que les gens étaient mis sur des véhicules distincts. 25 000 personnes ont ainsi été évacuées en l'espace de deux jours.
(...)

Dr. Eliaz Pilav : Srebrenica était une zone protégée, une zone démilitarisée, et on a commis un génocide à Srebrenica. Quelqu'un a pris la responsabilité en 1993 de déclarer Srebrenica zone protégée et démilitarisée. Selon cette logique, Srebrenica n'aurait pas dû vivre ce qu'elle a vécu. Mais si elle a eu ce destin, quelqu'un en est coupable. Il est évident qu'il n'y a pas de responsabilités individuelles. Plusieurs facteurs ont contribué au sort de Srebrenica.

Les Serbes sont les exécuteurs de Srebrenica ; cependant il est très clair, et cela ne devrait plus faire l'objet de polémiques, qu'ils avaient des complices, c'est-à-dire avant tout la communauté internationale, et quand je dis communauté internationale, je pense à ceux qui étaient présents à cette époque. Dans cette hiérarchie, en partant du bas, il y a le bataillon hollandais, l'inévitable général Janvier, M. Akashi, et bien sûr M. Kofi Annan qui, à cette époque, n'était pas le Secrétaire général, mais la personne en charge des Balkans.


Lire les minutes de la commission d'enquête